Présenté en compétition officielle au festival de Cannes, Woman and Child, quatrième long métrage de Saeed Roustaee, sort sur les écrans ce mercredi 25 février. Le film a-t-il été le grand oublié du palmarès comme certains ont pu l’affirmer, écrivant, entre autres, que l’actrice Parinaz Izadyar méritait le prix d’interprétation féminine pour son rôle de mère élevant seule deux enfants après le décès de son mari et subissant l’injustice d’un pouvoir patriarcal ? C’est à cette question, et à d’autres, qu’il nous faut répondre.
Comme on le sait, Woman and Child a été tourné avec autorisation. Une situation que certains critiques minimisent, rappelant que de nombreux films iraniens l’ont été par le passé et que Saeed Roustaee a été condamné à une peine de 6 mois de prison avec sursis pour son film précédent, Leila et ses frères (2022). Précisons que deux autorisations sont nécessaires en Iran concernant le cinéma : une autorisation de tournage qui permet de mener un projet à bien sans être inquiété, et une autorisation de sortie qui valide la distribution du film en salle, moyennant d’éventuelles coupes. Leila et ses frères avait été présenté à Cannes en 2022 sans avoir été soumis à la commission de censure. Après visionnement, une heure de coupe sur les 2h45 de film sera requise. Bien que Saeed Roustaee a parlé récemment de son espoir de voir Leila et ses frères prochainement sur les écrans en Iran, la présence de Taraneh Alidousti dans le rôle de Leila, actrice ayant pris position pour la révolution « Femme, vie, liberté », rend très peu probable sa distribution en salle. À l’inverse, Woman and Child a bénéficié d’un visa d’exploitation et rassemblé 1 200 000 spectateurs.
Le cinéaste a-t-il su tromper la vigilance de la censure en proposant un film subversif comme certains le disent ?
Le titre Woman and Child désigne les deux catégories de la population iranienne considérées comme mineures au regard de la loi religieuse. Le titre se réfère, par ailleurs, à la décision d’Hamid (Payman Maadi) qui, en épousant Mahnaz, prendrait, selon l’expression, « femme et enfant ». S’il possède une dimension juridique, le film ne remet pas pour autant en cause l’ordre établi et aurait pu être tourné à l’identique, il y a 20 ans. En effet, contrairement aux films précédents de Saeed Roustaee, Woman and Child ne comporte aucune allusion à l’époque contemporaine et encore moins au mouvement « Femme, vie, liberté ». Les scènes qui semblent audacieuses ont déjà été traitées de manière plus efficace dans Le Cercle (2000) de Jafar Panahi ou Les Enfants de Belle Ville (2004) d’Asghar Farhadi, quand il s’agit, par exemple, de montrer l’héroïne en train de fumer une cigarette. Une pratique qui n’est pas interdite en Iran tout en étant mal vue. Si Le Cercle et Les Enfants de Belle Ville combattaient cette idée reçue, Woman and Child, à l’inverse, culpabilise la mère de famille qui découvre que son fils fumait en cachette en s’inspirant d’elle et de son comportement vis-à-vis de sa propre mère.
Comment expliquer alors que Woman and Child apparaisse comme novateur à une partie de la critique ?
Nous avions montré l’an dernier que Mon Gâteau préféré, contrairement à la publicité qui l’entourait, obéissait à la censure et se révélait conservateur dans sa morale. Les seules images de femme sans voile concernaient des actrices non-professionnelles de plus de 70 ans, filmées en intérieur, ce qui constituait un risque très limité. Woman and Child a été, quant à lui, soumis à la censure avant et après le tournage et offre une image conservatrice de la société iranienne tout en prétendant jouer une carte réformiste.
Quelle est la finalité de Woman and Child ?
Bien qu’il n’existe pas de partis politiques en Iran, deux courants s’affrontent : les réformateurs et les conservateurs (divisés en conservateurs modérés et ultraconservateurs). Si l’on parle de « Femme, vie, liberté » comme d’une révolution, c’est que pour la première fois les manifestants ne demandaient pas de nouvelles réformes mais la fin de la République islamique. Ce soulèvement s’est produit sous la présidence d’Ebrahim Raïssi, ultraconservateur qui avait restreint de nombreuses libertés en Iran. Sa disparition dans un accident d’hélicoptère en mai 2024 a été suivie par des élections anticipées où pour la première fois, un candidat réformateur d’un certain renom, Massoud Pezechkian, a pu se présenter, ce qui n’avait pas été le cas depuis 2009. Il s’agissait pour le pouvoir de calmer la colère populaire. Ce contexte doit être pris en compte si l’on veut comprendre Woman and Child dont le sujet apparaît alors comme une métaphore de la situation de l’Iran après 2022 et la réponse du gouvernement. Ne voit-on pas une femme se révolter avant de se raviser et d’accepter son sort en espérant un changement hypothétique dans l’avenir ?
Cette lecture peut sembler exagérée. Elle correspond pourtant au film et au jeu de l’actrice au visage sévère et aux paroles implacables. Si Parinaz Izadyar avait remporté le prix d’interprétation féminine à Cannes, elle n’aurait certainement rencontré aucun problème en Iran. Sa prestation était destinée à prouver que l’Occident soutenait cette forme de féminisme intransigeant.
Reprenant les signes du mouvement « Femme, vie, liberté » pour en détourner le sens, Woman and Child entre finalement en résonance avec la situation actuelle à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran, où se met en place une tentative de récupération d’une révolution susceptible de changer le pays pour mieux servir en toute quiétude une vision rétrograde à l’image du dernier plan du film. Remarquons pour finir, l’absence pour la première fois dans un film de Saeed Roustaee de l’acteur Navid Mohammadzadeh dont on sait la proximité avec Taraneh Alidousti avec qui il partagea l’affiche de Leila et ses frères et Les Ombres persanes.





