Repères — 12 janvier 2026 at 22 h 00 min

Le vertige de l’Histoire

Quand on évoque la révolution qui renversa le Shah en 1979, on fait référence en réalité à plusieurs phénomènes qui commencent à différentes dates. En 1975, le souverain, couronné empereur en 1967, instaure un parti unique, Rastakhiz, auquel tout sujet iranien appartenait de l’âge de 3 ans à l’âge de 77 ans. La même année, il célèbre le 50ème anniversaire de sa dynastie et modifie en 1976 le calendrier pour remonter à la fondation de l’Empire perse, 2 500 ans avant Jésus Christ. Cette mesure s’inscrivait dans la continuité des cérémonies de Persépolis en 1971. Détenant tous les pouvoirs, le Shah décide de promouvoir une liberté d’expression absente du pays depuis le coup d’État de 1953 contre le premier ministre Mohammad Mossadegh. Il s’agissait de répondre à une exigence du nouveau président américain Jimmy Carter qui avait promis lors de sa campagne électorale que les États-Unis ne soutiendraient plus de pays qui ne respecteraient pas les droits de l’homme.

Jimmy Carter et Mohammad Reza Pahlavi à Téhéran, Saint-Sylvestre 1977.

Cette liberté relative qui concernait en premier lieu les écrivains s’est traduite par des soirées de la poésie au Goethe Institute à Téhéran que le pouvoir finit par interdire en raison de leur caractère politique et hostile à la monarchie. Le voyage du Shah aux États-Unis en novembre 1977 conforta les relations avec le président américain qui célébrera la Saint-Sylvestre 1977 en Iran, une première dans l’Histoire américaine, définissant le pays comme « un îlot de stabilité dans l’une des régions les plus agitées du monde ». Cet optimisme sera de courte durée. Le 7 janvier 1978, paraît à la Une du journal Ettela’at un texte d’Ahmad Rashidi Motlagh dénonçant une coalition « rouge » (communistes) et « noir » (religieux) et évoquant pour la première fois depuis son expulsion d’Iran en 1964 le nom de Khomeini. Ce billet acerbe commandé par le pouvoir et qui marquait la fin des libertés accordées en 1977 aux intellectuels déclenche des manifestations religieuses à travers le pays qui n’avaient pas été anticipées. C’est la deuxième phase de la révolution qui aboutit au départ du Shah, le 16 janvier et au retour de Khomeini, le 1er février 1979. L’armée en se déclarant neutre le 11 février, suite à l’insurrection de deux jours qui opposa les cadets de l’aviation en faveur de Khomeini à leurs aînés, marque la fin du gouvernement Bakhtiar et de la royauté.

Portrait du Shah lors de la révolution, en février 1979.
Portrait du couple impérial avec le slogan « Vive le roi » sur une vidéo à Téhéran, en janvier 2026.

Après le référendum du 1er avril qui proclame la République islamique, un nouvel acte se joue le 4 novembre 1979 avec l’occupation de l’ambassade des États-Unis menée par les « étudiants dans la ligne de l’Iman ». Une action qui entraîne la démission de lui-même de Mehdi Bazargan, le premier ministre désigné par Khomeini. Ce tournant, qui sera qualifié, par le fondateur de la République islamique de « révolution dans la révolution », marque la fin des relations diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis et crée un climat qui conduira à la guerre Iran-Irak (1980-1988). La contestation à l’intérieur du pays sera de plus en plus réprimée pour ne plus faire exister qu’une seule voix. Les partis politiques seront interdits, remplacés par des formations appartenant à deux courants, les réformateurs et les conservateurs (avec en leur sein des variations).

« Le peuple a besoin d’un dictateur » (partisane d’Ahmadinejad dans Green Day (2010) d’Hana Makhmalbaf)

Depuis la fin des années 1990, le pays connaît plusieurs contestations d’abord dans le cadre du mouvement réformateur en 1999 et 2009 puis en-dehors de celui-ci à partir de 2017-2018. La signature de l’accord sur le nucléaire par le président Hassan Rohani, le 14 juillet 2015, fait naître un espoir chez beaucoup d’Iraniens concernant la levée de l’embargo et des sanctions économiques. La victoire de Donald Trump en novembre 2016 assombrit cette perspective et fragilise le pouvoir de Rohani dans une opposition de plus en plus vive entre conservateurs modérés et ultraconservateurs. Les manifestations qui éclatent en décembre 2017 font entendre pour la première fois à Mashhad des slogans qui évoquent le nom de Reza Shah, le fondateur de la dynastie Pahlavi dont le modèle était Mustapha Kemal Atatürk, instigateur de la Turquie moderne, comme lui militaire de formation, ce qui aurait dû conduire à la naissance d’une République en Iran dès 1921 comme le souhaitait celui qui mena avec Reza Khan le coup d’État, Seyyed Zia’eddin Tabatabai, plutôt que la naissance d’une nouvelle dynastie en 1925. Doit-on dater des manifestations de Mashhad en 2017 le retour d’une tendance royaliste en Iran ? En 2010, un passage du film d’Hana Makhmalbaf, Green Days, consacré aux élections présidentielles de 2009, éclaire d’un jour nouveau cette question. On y voit une jeune femme, partisane du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, dire que le peuple a besoin d’un dictateur et reprocher à une femme plus âgée, qui vote pour le candidat réformateur Moussavi, d’avoir suffisamment fait de tort en renversant le Shah.

                                        

Deux jours avant les manifestations de 2017, de manière isolée et ne répondant à aucun mot d’ordre, une jeune femme, Vida Movahed, le mercredi 27 décembre, se tient sur une armoire électrique avenue de la Révolution, tête nue, son foulard blanc noué au bout d’un bâton. Ce geste, avec 5 ans d’avance, annonce la soulèvement « Femme, vie, liberté » où pour la première fois, l’ensemble des manifestants demande la fin de la République islamique. Toutes les tendances sont alors réunies vers un même but à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran. En Allemagne, l’activiste Hamed Esmaeilon, président de l’association des victimes du vol PS752, abattu par les gardiens de la révolution, le 8 janvier 2020, rassemble 80 000 personnes à Berlin, le samedi 22 octobre 2022. Ce qui constitue une mobilisation sans précédente. En février 2023, une alliance se forme entre différentes personnalités dont Hamed Esmaeilion, Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah d’Iran, mais aussi Shirin Ebadi, prix Nobel de la Paix 2003, la journaliste Mahsi Alinejad, Abdullah Mohtadi, représentant de l’aile gauche du partie kurde Komala, les actrices Nazanin Boniadi et Golshifteh Farahani ainsi que l’ancien footballeur Ali Karimi. La visite en avril 2023 de Reza Pahlavi en Israël, sans concertation préalable, entraîne le départ d’Esmaeilon et la fin de l’Alliance pour la Liberté et la Démocratie en Iran (AFDI).

« Femme, vie, liberté : pas un mot de moins, pas un mot de plus » (intervention d’un militant lors de la Journée des étudiants, le 7 décembre 2025)

Comme le Mouvement vert de 2009, la révolution « Femme, vie, liberté » n’a pas de leader au sens propre du terme et traduit l’aspiration de la société civile iranienne qui s’était affirmée en 1997 avec l’élection du premier président réformateur Mohammad Khatami. C’est ici que se situe un point de divergence entre royalistes et non-royalistes. En effet, toutes les révolutions n’ont pas nécessairement de leader contrairement à ce qu’on entend souvent. La Glorieuse Révolution anglaise de 1688-1689 comme la Révolution américaine de 1775-1783, la Révolution française de 1789, les révolutions européennes de 1848, la Révolution des Oeillets au Portugal en 1974, les révolutions des pays de l’Est en 1989 n’ont pas eu un seul leader mais plusieurs et traduisaient une volonté commune de la société. À l’inverse, la majorité des révolutions du 20ème siècle, de la Révolution russe à la Révolution islamique en passant par la Révolution chinoise et cubaine, a été portée par un leader et a abouti, avec plus ou moins de retard, à une nouvelle dictature. C’est ce souci qui anime ceux qui ne se prononcent pas, pour le moment, sur un nom qui n’a de sens que si une élection se tient avec plusieurs partis dans un pays libre.

Cette absence de leader n’empêche pas la révolution « Femme, vie, liberté » de suivre son cours. Ainsi la tenue du Marathon féminin sur l’Île de Kish le 5 décembre dernier a montré que la moitié des participantes, comme dans le reste de la société iranienne, ne portent plus le voile, pourtant obligatoire. Le 7 décembre, lors de la Journée de l’étudiant à Téhéran, qui célèbre depuis la révolution de 1979 la mémoire de trois partisans de Mossadegh assassinés pour avoir protesté contre la visite du vice-président américain Richard Nixon après le Coup d’État de 1953, a donné lieu à une prise de parole d’un jeune homme devant un dignitaire de la République islamique. En voici la traduction :

Les dernières personnes qu’un étudiant en ce Jour de l’étudiant devrait voir et entendre, c’est vous ! Vous dont les mains et dont chaque souffle porte l’odeur du sang. Vous avez peur de la plume et vous avez peur de la voix alors vous tuez et vous tuez encore… Mais vous ne savez pas, vous ne savez pas que la voix de la liberté ne s’éteindra pas ! Avec fierté, nous crions : « Femme, vie, liberté », pas un mot de moins, pas un mot de plus ! Alors tuez-nous ! Un jour viendra peut-être où mon Iran, ma belle patrie, du fait de votre incurie et de vos politiques insensées n’aura plus d’air pour respirer ni d’eau pour étancher sa soif ; même ce jour, la voix demeurera et la plume demeurera.

Un nouveau slogan et un nouveau geste ?

Comment expliquer qu’aujourd’hui un chant sur deux en Iran en appelle au retour de la dynastie Pahlavi et qu’on n’entende plus les mots « Femme, vie, liberté » pourtant si fédérateurs ? La guerre qui éclata après les attentats du Hamas en Israël le 7 octobre 2023 provoqua une division au sein du mouvement comme partout à travers le monde. Rappelons que la veille, le prix Nobel de la Paix avait été décerné à Narges Mohammadi, militante féministe emprisonnée à Evin. La dénonciation des bombardements d’Israël sur la bande de Gaza sera perçue par certains Iraniens comme un soutien à la République islamique. Les divisions culmineront avec la guerre des 12 jours opposant Israël et les États-Unis à l’Iran en juin 2025.

Fin octobre 2025, Omid Sarlak, un militant royaliste de 27 ans, met en ligne une vidéo où il brûle une photo du guide suprême avec en arrière-fond un discours du dernier Shah d’Iran parlant de la transmission du drapeau de la royauté au futur roi qui le transmettra lui-même à son successeur. On peut lire inscrit en haut de l’écran « À bas les trois pourritures : mollahs, gauchistes et moudjahidines ». Il sera retrouvé mort dans sa voiture, le 1er novembre. Certaines personnes imiteront son geste mais celui-ci restera limité à un milieu avant les manifestations de 2025-2026. Le 6 décembre, l’avocat Khosrow Alikordi est retrouvé mort dans des circonstances suspectes. À Mashhad, lors de ses obsèques, la Prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi prend la parole à la demande de la famille, et est injuriée par la foule qui entonne des slogans royalistes, utilisant la formule : « Mort aux trois pourritures ». Ce moment marque une rupture entre les royalistes et le mouvement « Femme, vie, liberté ». Soutenir une révolution qui opère un changement lent mais irréversible au sein de la société iranienne leur apparaît désormais comme trop proche d’un discours réformiste. L’actrice Taraneh Alidousti, sera vivement critiquée par eux pour avoir ravivé le souvenir des manifestations de 2022 et s’être montrée confiante dans l’avenir de l’Iran lors du documentaire qui lui était consacré par Pegah Ahangarani sur la BBC en persan, le 24 décembre.


Un seul nom ?

C’est dans ce contexte qu’éclate l’insurrection actuelle partie du Bazar de Téhéran, le dimanche 28 décembre 2025, après la chute du rial. Beaucoup de gestes, de slogans, de chansons montrent une montée en puissance des royalistes. On entend ainsi : « Ceci est la dernière bataille, Pahlavi reviendra ! » mais aussi « Mort au dictateur ! », une parole qui peut être prononcée par les mêmes ou par d’autres. Le drapeau du Lion et du Soleil est le seul que l’on voit contre le drapeau de la République islamique. Souvenons-nous qu’au début du mouvement « Femme, vie, liberté », on trouvait souvent dans la bande blanche de l’étendard, lors des manifestations de la diaspora, la devise formée par les trois mots sans aucun autre emblème. Il est révélateur qu’une image montrant deux amoureux en train de s’embrasser en pleine rue ait été mise en avant par les médias alors qu’elle date de 2022 comme s’il s’agissait de retrouver un symbole qui évoquerait « Femme, vie, liberté ». Si la vidéo d’une jeune femme allumant sa cigarette en brûlant le portrait d’Ali Khamenei, le guide suprême, a fait le tour du monde, elle a été prise, comme on le sait maintenant, au Canada et non en Iran. La décontraction qu’on y lit rappelle 2022 tout en reproduisant l’action d’Omid Sarlak mais sans les mots violents qui l’accompagnaient.


L’image la plus forte à l’intérieur du pays est sans doute celle d’une femme aux cheveux blancs, la bouche en sang et le poing levé comme en 1979, disant : « Je n’ai pas peur, je suis morte depuis 47 ans ». Elle symbolise les espoirs déçus de la génération qui a fait la révolution et le long combat des femmes iraniennes pour la liberté.

   

Il faut aussi évoquer un paradoxe, résultat d’une Histoire contrariée. Pour certains Iraniens, la République, à travers la République islamique, est associée au cléricalisme et la monarchie, à travers la dynastie Pahlavi, à l’anticléricalisme. Or l’affirmation de la laïcité est une notion républicaine et si elle a été appliquée avec tant de conviction par le fondateur de la dynastie Pahlavi, qui interdit le port du voile en Iran de 1936 à 1941, c’était à la suite de son voyage en Turquie en 1934.

Hallucinations de l’IA

Concernant les événements actuels, un autre fait retient notre attention : l’utilisation pour la première fois de l’Intelligence Artificielle à une grande échelle. On retrouve souvent, mais inversées dans leurs significations, des références à 1979, soulignant la force de certaines images, comme s’il était possible de remplacer le passé par une image concurrente. Ainsi voit-on des jeunes gens, à la mode de 1979, accueillirent avec enthousiasme Reza Pahlavi avec les mots « Vive le roi » ou le journal Keyhan, dans une mise en page en noir et blanc, relater le retour du roi avec un portrait récent du fils du dernier Shah d’Iran, rappelant l’édition du 16 janvier 1979 qui avait annoncé le départ du Shah. Enfin, on peut voir, sur une vidéo, le steward sur lequel s’appuyait l’ayatollah Khomeini pour descendre de l’avion d’Air France, le 1er février 1979, assister Mohammad Reza Pahlavi sur l’escalier de l’avion Shahin que le Shah, décédé le 27 juillet 1980, pilotait lors de son départ.

 

   

D’autres utilisent l’IA pour évoquer un avenir inédit qui rappelle les combats récents prônant l’union de toutes les régions d’Iran et des élections libres sans qu’un nom soit mis en avant. N’est-ce pas les deux seuls points qui devront être respectés après la chute de la République islamique ?

Aujourd’hui où l’Iran est plongé dans le noir, comme en novembre 2019, avec la coupure d’Internet, il nous faut garder l’espoir d’un avenir apaisé faisant coexister les différentes tendances d’un pays pluriel réconcilié avec lui-même, capable de s’inscrire dans le présent et de dépasser, sans les oublier, les blessures du passé.

Bamchade Pourvali